Les dépossédés de l’open space : une critique écologique du travail, Fanny Lederlin, PUF, Paris 2020 – Synthèse

A la lecture du titre de cet ouvrage, l’on croit de prime abord trouver là une critique des nouvelles organisations de travail en général et de l’open space en particulier, mais le propos du livre est bien plus large que cela. En effet, il décrit moins les nouvelles organisations de travail qu’il en montre les dérives et propose des chemins pour les contrer. 

Le néotravail, une qualification des dérives contemporaines

L’auteure invente le terme de néotravail qui est, selon elle, le corollaire du néolibéralisme. 

Elle vise les mutations technologiques qui sont à l’œuvre : robotisation et digitalisation mais aussi les nouvelles formes de management. Ces mutations aboutissement selon Fanny Lederlin à trois grands types de dégradation. 

La première est une atomisation des travailleurs, c’est-à-dire un éclatement du travail et sa diffusion dans les moindres recoins de notre vie (travail à domicile notamment). 

Le deuxième phénomène est qualifié dans le livre de « sale travail ». Il s’agit d’une façon d’externaliser tous les travaux subalternes et de sous-traiter tout ce qui n’a pas de valeur d’un point de vue comptable : les services généraux, le ménage, etc. C’est une manière de dualiser le marché du travail avec des travailleurs reconnus et des sous-travailleurs invisibles. 

Le troisième phénomène est nommé le « travail total » : il s’agit de la totalisation des esprits par le travail, autrement dit de la généralisation de modes d’évaluation, d’expression et de comportement qui rendent possible l’endoctrinement de travailleurs coupés de leur faculté de juger, de leur bon sens et de leur singularité.

Le néotravail se diffuse en dehors de la sphère professionnelle

Le deuxième élément saillant du livre est l’idée selon laquelle le néotravail percute la manière dont le travail façonne la condition humaine.

Pour Fanny Lederlin, le travail façonne notre condition humaine, pour au moins quatre raisons : 

  • Par le travail nous entrons en contact avec notre environnement et nous métabolisons la nature ; 
  • Le travail façonne nos liens sociaux ; 
  • Par le travail nous construisons un monde constitué d’artefacts (objets divers qui nous permettent d’avoir d’autres activités que celle de survivre) ; 
  • Avec le travail nous exprimons notre subjectivité par nos compétences et nos talents.

Ces quatre modalités sont battues en brèche par les nouvelles conditions de travail dans la mesure où, selon l’auteure, le productivisme nous conduit non pas seulement à métaboliser la nature mais à la détruire, dans la mesure où la « tâcheronisation » et le travail à domicile sont en train de délier nos liens sociaux, dans la mesure où ce monde que nous avons rendu habitable est submergé de déchets et que nous passons notre temps à essayer de le nettoyer et dans la mesure enfin où notre subjectivité s’exprime de moins en moins, au sens où l’on nous demande moins de montrer notre talent que de nous adonner à des tâches de plus en plus répétitives.

Néotravail versus écotravail

Pour l’auteure l’écotravail pourrait s’opposer au néotravail. Elle en dessine les chemins de trois manières.

Tout d’abord, l’écotravail serait un travail non pas destructeur mais créateur : penser à ce que nous faisons quand on travaillons. Cela revient à se demander si sommes-nous d’accord avec ce que nous faisons, voire à désobéir dans certaines situations à un ordre donné par quelqu’un d’autre ou par soi-même  ;

Fanny Lederlin défend ensuite l’idée de bricoler. Le bricolage c’est préférer le tâtonnement à la tâche, la coopération à l’exécution. Le bricolage c’est agir en tenant compte de la situation et de ce qui existe déjà ;

Elle évoque enfin le fait de penser et changer le langage de l’entreprise où le néotravail a le plus largement étendu son emprise avec jargon, novlangue et acronymes. 

Fanny Lederlin est doctorante en philosophie, elle a travaillé pendant une quinzaine d’années dans une agence de communication et s’intéresse aujourd’hui aux mutations qui touchent le monde du travail.